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Observatoire

Méthode · Lecture des séries statistiques

Ce qu'un taux de pénétration ne dit pas

Un chiffre cité sans sa méthode n'est pas une information : c'est un argument. Voici les quatre questions à lui poser avant de fonder une décision dessus.

6 minutes de lecture

Les statistiques de connectivité circulent beaucoup et se vérifient peu. Elles servent à justifier des programmes, à dimensionner des budgets, à ouvrir ou fermer des projets. Elles méritent donc qu'on leur pose quelques questions avant de s'en servir.

Première question : est-ce une mesure ou une estimation ?

Les deux mots ne sont pas synonymes. Une mesure vient d'une enquête auprès des ménages : on a interrogé des gens. Une estimation est un modèle : on a extrapolé à partir d'abonnements, de trafic ou de séries voisines.

Les deux ont leur usage, et une estimation bien faite vaut mieux que pas de donnée. Mais on ne les cite pas de la même manière, et on ne construit pas le même argumentaire dessus. Pour plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, les valeurs de l'UIT sont modélisées — la régularité presque parfaite de certaines courbes le trahit : les phénomènes sociaux ne progressent pas en ligne droite.

Deuxième question : la série a-t-elle changé de méthode ?

C'est le piège le plus fréquent, et le plus coûteux. Entre 2014 et 2015, la valeur de la Côte d'Ivoire passe de 10,0 % à 38,4 %. Prise au mot, elle raconterait que le pays a multiplié par près de quatre sa population connectée en douze mois.

Aucun pays n'a jamais fait cela. Ce qui a changé, c'est la manière de compter. Le saut est une rupture de série — un artefact de méthode, pas un événement.

Côte d'Ivoire · 2005 – 2024

Série ivoirienne de 2005 à 2024, avec la rupture de 2015La courbe progresse lentement jusqu'en 2014, où elle atteint 10,0 %, puis saute à 38,4 % en 2015 avant de reprendre une progression régulière jusqu'à 41,4 % en 2024. Le saut traduit un changement de méthode de collecte.0 %20 %40 %60 %80 %20052010201520202024Rupture de série10,0 % → 38,4 % en une année41,4 %

Rupture de série, 2015. Changement de méthode de collecte entre 2014 et 2015 : la valeur bondit de 10,0 % à 38,4 %. L'écart ne traduit pas une progression réelle de cette ampleur en une année.

Afficher les données de cette figure
Côte d'Ivoire : part de la population utilisant Internet, en %, autour de la rupture. Source : UIT via Our World in Data.
AnnéeValeur (%)
20124,4
20136,6
201410,0
201538,44
201641,2
202441,4
Côte d'Ivoire, 2005 – 2024. Le saut de 2015 traduit un changement de méthode de collecte, non une progression réelle.

Une rupture de série interdit une chose précise : comparer un point situé avant et un point situé après comme s'ils mesuraient la même chose. Le taux de croissance calculé à cheval sur 2015 n'a aucun sens, et une moyenne régionale qui inclut ce saut sans le signaler transporte l'erreur ailleurs.

Troisième question : que compte-t-on exactement ?

« Utiliser Internet » est une définition, pas une évidence. Dans la série de l'UIT, est comptée utilisatrice toute personne s'étant connectée au moins une fois au cours des trois derniers mois, quel que soit l'appareil, le lieu ou la durée.

Une personne qui a consulté un message sur le téléphone d'un voisin en juin est donc, en septembre, dans les 78 %. C'est une convention défendable pour mesurer l'accès. C'en est une très mauvaise pour dimensionner un service : elle ne dit rien de la fréquence, de l'autonomie ni de l'équipement propre.

Quatrième question : ce que l'indicateur ne couvre pas

  • 01La qualité de la connexion — un taux élevé est compatible avec un débit qui ne supporte pas un appel vidéo ni le téléversement d'un justificatif.
  • 02Le coût — la part du revenu consacrée à un gigaoctet varie de façon considérable d'un pays à l'autre, et décide de l'usage réel bien plus que la couverture.
  • 03L'équipement — partager un téléphone et en posséder un ne donnent pas la même autonomie face à une démarche administrative.
  • 04La compétence — savoir ouvrir une application et savoir constituer un dossier en ligne sont deux choses différentes, et la seconde est ce dont dépend un service public dématérialisé.

La règle pratique

Aucun projet ne se dimensionne sur un indicateur unique. Un taux de pénétration situe un ordre de grandeur et une tendance ; il ne remplace ni une enquête d'usage sur la population visée, ni une observation du terrain.

C'est la raison pour laquelle nos cadrages commencent par des entretiens et de l'observation, et non par une revue documentaire. Les chiffres disent où regarder. Ils ne disent pas ce qu'on y trouvera.

Note de méthode

Ce qu'il faut savoir avant de citer cette page.

  • Les valeurs citées pour la Côte d'Ivoire sont 10,0 % en 2014 et 38,44 % en 2015, telles que publiées dans la série UIT redistribuée par Our World in Data.
  • La nature exacte du changement de méthode intervenu en 2015 n'est pas documentée dans la série elle-même ; seul le saut est observable. Nous le signalons comme rupture probable, sans lui attribuer une cause que nous ne pouvons pas établir.
  • Les affirmations sur le coût, l'équipement et la compétence ne sont pas tirées de cette série, qui ne les couvre pas. Elles sont présentées comme des limites de l'indicateur, non comme des résultats.

Sources

Les données de cette page sont reproduites sous licence CC BY 4.0. Elles peuvent être citées librement, à condition de mentionner l'Union internationale des télécommunications (UIT) comme producteur et Our World in Data comme relais.

Ces chiffres concernent une décision que vous avez à prendre ?

Dites-nous laquelle. Nous vous répondrons par une lecture argumentée de ce que la donnée permet — et de ce qu'elle ne permet pas — d'affirmer.